Matthieu Pirès, éleveur itinérant qui soigne la terre grâce à ses moutons

Matthieu Pirès et son élevage de moutons avranchins
Matthieu Pirès, éleveur itinérant qui soigne la terre grâce à ses moutons
Par Manon Laplace publié le
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Matthieu Pirès pratique l'éco-pâturage. Avec ses moutons avranchins, il apporte une réponse écologique à la gestion des espaces verts des communes d'Ille-et-Vilaine, d'ordinaire onéreuse et polluante.

À 26 ans, Matthieu Pirès est ce que l’on pourrait appeler un éleveur sans terrain fixe. L'agriculteur élève quelque 400 moutons avranchins, une race ancienne et locale de sa Bretagne natale. La ferme de Milgoulle, qu'il gère avec sa compagne et "son parrain" est itinérante et occupe les espaces verts d’une trentaine de communes d’Ille-et-Vilaine. Matthieu développe l’éco-pâturage : un partenariat entre l’éleveur et les municipalités au sein desquelles il fait paître ses troupeaux. Ce service mutuel fait rentrer l’agriculture au coeur des communes. L’éleveur assure gracieusement, naturellement et écologiquement l’entretien des espaces verts que la ville met, gratuitement là aussi, à disposition des bêtes.

Interviewé par Bio à la Une, Matthieu Pirès revient sur ce principe agricole vertueux qui peine pourtant encore à s’étendre en France.

Bio à la Une : Pouvez-vous nous expliquer le principe de l’éco-pâturage en quelques mots ?

Matthieu Pirès : C’est une façon d’entretenir les espaces naturels en faisant paître les troupeaux plutôt que d'utiliser des machines. Le terme exacte est le pastoralisme. En bref, il s’agit de mettre le pâturage au service de l’écologie.

Bio à la Une : Pourquoi avoir choisi l’éco-pâturage plutôt qu’une ferme classique ?

Matthieu Pirès : D’abord parce que nous n’avions pas accès aux terres. Dans la région de Rennes, les surfaces agricoles sont monopolisées par les cultures céréalières. Aussi parce que je suis membre d’une association pour l’environnement depuis l’âge de huit ans, et que j’en suis venu à me demander de quelle façon on pouvait gérer les espaces verts en ville de manière plus écologique qu’avec des engins agricoles qui sont coûteux, difficiles à utiliser et qui nuisent à l’environnement.

Bio à la Une : Pour les collectivités, quel est l’avantage de faire appel à vous pour l'entretien des espaces verts ?

Matthieu Pirès : Avec mes troupeaux, j’interviens dans des espaces urbains ou péri-urbains. En général ce sont des zones humides, en pente, et difficiles d’accès pour les tracteurs. Les seules machines adaptées à ce genre de terrains coûtent très cher et imposent beaucoup de contraintes techniques.

Mais l'entretien de ces espaces pose surtout un problème écologique: les herbes coupées sont laissées au sol et se décomposent. A chaque pluie, les bassins accolées aux zone sont contaminés. La qualité de l’eau est détériorée à cause des végétaux : c’est ce qu’on appelle l’eutrophisation de l’eau.

Avec l’éco-pâturage, on règle ce problème. Et surtout, la prestation est gratuite pour les communes. Elles doivent simplement prendre en charge l’installation des clôtures qui encadrent les terrains et les frais liés à la labellisation de la viande. Car nous vivons de la vente de la viande des moutons avranchins, qui est certifiée bio.

Bio à la Une : Et pour vous ?

Matthieu Pirès : Nous nous occupons des terres et nous prenons en charge la vente de la viande au sein des communes. Mais nous ne sommes pas prestataires de la municipalité. Nous sommes partenaires. Nous assurons l'entretien et en contrepartie nous avons un accès gratuit aux terres. C’est donnant-donnant. Et puis il y a une dimension pédagogique. Les habitants des communes dans lesquelles nous intervenons sont curieux de voir ce que nous faisons. Ça crée du lien et ça ouvre le dialogue entre citoyens et agriculteurs.

Bio à la Une : Donc vous vendez votre viande localement ?

Matthieu Pirès : Oui, nous ne vendons qu’en direct. Mais pour l’instant la viande est surtout pour “les parrains”. Car nous avons pu nous lancer en 2013 grâce à un système de parrainage. Le financement participatif nous a permis d’acquérir les bêtes, et en échange nous les livrons en viande bio, et locale. Nous aurons fini de les rembourser cette année, et nous pourrons commencer à faire plus de “vraies ventes”. Le bouche-à-oreille nous a fait connaître auprès de beaucoup de consommateurs.

Bio à la Une : Pourquoi ce système ? C’est moins courant qu’un emprunt. N’est-ce pas plus contraignant ?

Matthieu Pirès : C’est compliqué c’est vrai, mais un emprunt risquerait de m’obliger à produire beaucoup plus pour rembourser les banques. Et ça me forcerait à changer de stratégie d’élevage. Pour l’instant je ne me verse pas de salaire, mais ça devrait être le cas à partir de l’année prochaine.

Bio à la Une : Et quelle est-elle cette “stratégie d’élevage” ?

Matthieu Pirès : Nous respectons le cycle naturel des bêtes. Nos moutons mettent deux à trois fois plus de temps à grandir que ceux issus de l’élevage traditionnel. Ils se nourrissent de l’herbe (non traitée) des espaces entretenus du printemps à l’automne, et l’hiver, quand on rentre les bêtes, on leur donne du foin et de l’herbe déshydratée bio. Leur poids peut varier de dix kilos par rapport à l’été. Alors que les agriculteurs conventionnels engraissent les animaux toute l’année. Résultat la viande est plus grasse que la notre, c’est ce qui explique la différence de prix. Mais à terme, je pense qu'il est plus rentable de suivre le cycle de croissance naturelle des moutons.

Je n'insémine pas non plus les bêtes artificiellement et ne synchronise pas les chaleurs. Contrairement à la plupart des éleveurs qui recourent aux hormones. La gestion forcée de la fécondation et les hormones coûtent cher. Et puis je veux qu’à terme mes brebis soient autonomes, je ne veux pas influencer leur cycle. Je pense que cela les rend moins résistantes.

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