Bonobos - Interview de Claudine André, Personnage central du film

Par bioalaune publié le
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Le 05/04/2011 à 16h15 Quand a commencé pour vous l’aventure avec les Bonobos ?   Mon histoire avec les Bonobos est indissociable de la vie politique du Congo. J’y ai...


Le 05/04/2011 à 16h15

Affiche film bonobos Quand a commencé pour vous l’aventure avec les Bonobos ?
 
Mon histoire avec les Bonobos est indissociable de la vie politique du Congo.
J’y ai d’abord passé toute ma vie, mon père était vétérinaire, les animaux c’est donc quelque chose qui fait partie de ma vie. Je demeurais près des Volcans Virunga, je n’ai jamais vu d’endroit aussi beau. J’ai toujours été imbibée de nature...
 
En 1990, 1991, nous sommes rentrés dans une période tumultueuse, avec le multipartisme instauré par Mobutu, qui a entraîné les fameux pillages des grandes villes Congolaises.
 
 

Après cette période-là, nous essayions de nous organiser avec les autres mamans pour reconstruire des écoles, des lieux d'accueil pour nos enfants. Dans le même temps, on m’a sollicité pour aider à la remise en état du jardin zoologique, je ne pensais pas un seul instant que les animaux et le jardin lui-même aient pu survivre à ces terribles violences. Je pensais même qu’ils avaient sans doute mangé les animaux... Et bien non, les soigneurs des animaux avaient gardé leur cheptel, mais n’avaient plus de budget pour acheter la nourriture et les soigner...
 
En entrant dans ce jardin zoologique, je savais que ma vie n’allait plus jamais être la même, je savais que je ne pourrais supporter ce que j’allais voir... J’étais également par le passé, en travaillant dans l’entreprise de mon mari, très impliquée dans les aspects sociaux, et donc quand j’ai vu les trente hommes, debout, à peu près dans le même état que les animaux, je me suis dit non...
 
J’aurais pu à l’époque me tourner vers un orphelinat ou une autre organisation, j’ai considéré que c’était comme ça... J’ai été effectivement bouleversée par ce que j’ai vu, ma famille et mes amis ont été eux aussi bouleversés... Nous nous sommes dits unanimement que nous devions faire quelque chose. Nous vivions déjà depuis plus de 20 ans à Kinshasa...
 
C’est à ce moment-là que vous avez découvert les bonobos pour la première fois ?
 
Dans le parc zoologique, il y avait essentiellement des chimpanzés, toutefois, très vite, on est venu me mettre dans les bras un bébé Bonobo. Le directeur du zoo m’a alors mis en garde sur le fait que cette espèce ne survivait pas en captivité, trop fragile, trop spéciale… Je voulais relever ce challenge !
 
Très rapidement, en sauvant ce premier Bonobo Mikeno, mon prince charmant (rire), je me suis retrouvé avec une dizaine de Bonobos. J’ai compris que les gens ne me comprenaient pas et j’ai donc choisi d’impliquer les autorités Congolaises, le Ministère de l’Environnement, pour les obliger à saisir ces animaux qui auraient été capturés, ils sont à partir de ce moment-là susceptibles d’être protégés par la loi Congolaise.
 
Vous avez alors décidé de créer un parc pour la sauvegarde des bonobos ?
 
J’ai d’abord été accueilli par l’école américaine, mais très vite avec l’arrivée de la paix au Congo, il a fallu que je me délocalise, j’ai cherché un espace autour de Kinshasa, mais là, mauvaise découverte, la guerre avait conduit à beaucoup déboiser les alentours.
 
J’ai alors trouvé un petit havre qui avait survécu, c’était les chutes de la Lucaya. De fil en aiguille, l’association a fini par racheter ce site... Nous avions 35 hectares de forêt.
L’association Lola Ya Bonobo (http://www.lolayabonobo.org/), dont la signification en Lingala, la langue locale, signifie paradis, lieu protégé... devint rapidement une entreprise à part entière.
 
J’ai tout de suite compris que la conservation de l’espèce passait par l’éducation des jeunes populations. Les enfants abandonnés qui vivaient orphelins dans les zoos ont très rapidement changé leur comportement vis-vis des animaux grâce à nos explications et notre modeste éducation.
En éduquant les enfants, dès le plus jeune âge, on évite qu’il soient tentés plus tard d’aller chasser pour quelques dollars, de la viande de brousse. On prévient alors l’évolution du braconnage.
 
Comment est né le film ?
J’ai rencontré le réalisateur Alain Tixier, qui est aussi le réalisateur d’Ushuaïa de Nicolas Hulot, qui avait tourné, il y a quelques années un documentaire, retour vers la planète des singes, et il était donc venu filmer des Bonobos... Il a connu le même phénomène que moi quand il a croisé le regard des Bonobos. En effet, leur regard est très différent de celui des chimpanzés ou des gorilles, ils vous regardent droit dans les yeux, ils sondent votre âme....
 
Tout est réel dans le film ?
C’est un documentaire fiction, en effet il n’aurait pas était possible d’emmener une équipe de tournage de 17 personnes au milieu de la forêt. Et puis je ne me voyais pas faire la remise en liberté des bonobos pendant cette période de tournage. Néanmoins, nous montrons dans le film l’endroit exact où nous avons réellement relâché des bonobos.
 
 
Le film met en avant le cycle vécu par les bononos de Lola ya bonobos en plusieurs tableaux :
- Le bonheur dans la forêt
- Les chasseurs qui arrivent dans la forêt
- L’orphelin qui part avec ses parents boucanés pour essayer d’être vendu comme animal de compagnie
  • La confiscation, l’arrivée dans un sanctuaire et leur vie heureuse.
  • La réintégration dans leur espace naturel
 
Pourquoi une production s’est-elle intéressée à ce sujet et à votre engagement qui est très fort ?
Je pense que les grands singes, c’est quelque chose qui interpelle tout le monde.
Les enfants par exemple, se disent, si on n’arrive pas à sauver nos plus proches cousins, on ne va rien sauver. Et moi j’ajouterais, on va se retrouver nez à nez sur la terre, rien que les humains, et bien je serais contente d’être morte (rires !)
 
On parle souvent des ressemblances entre les bonobos et les hommes, pouvez-vous nous en dire plus ?
Les bonobos nous ressemblent, je vous le dis même si on me reproche souvent de faire de l'anthropomorphisme. A titre d’exemple, le bébé bonobo grandit lentement, entre 4 et 6 ans ils perdent leurs dents de lait, les femelles ont leurs premières règles entre 8 et 12 ans, elles ont le même cycle ovarien que les humains, d’ailleurs la pilule ovarienne a été d’abord testé sur des bonobos. Les femelles bonobos sont également ménopausées vers 38/40 ans. Cet animal est très, très proche de nous !
 
Comment luttez-vous contre la chasse des bonobos ?
D’autres sanctuaires comme le nôtre existent au Congo pour recueillir les orphelins des chasses de viande de brousse. Nous devons rester mobilisés face à ces bandes organisées de braconniers. Ils sévissent dans nos parcs nationaux.
 
Le commerce de la viande de brousse est lié pour beaucoup à la pauvreté. Malheureusement, les sanctions ne sont jamais supérieures au gain généré par ce trafic. Le braconnier est verbalisé, il y a une saisie du bébé bonobo, mais  on ne  va pas en prison, donc les braconniers recommencent... Dans certaines régions du Congo, on prête à la viande de bonobo d'excellentes vertues pendant la grossesse.
 
Pour faire face à la méchanceté des populations envers les animaux au Congo, j’ai créé des clubs de bonté, où les enfants s’engagent à être bons avec les animaux, c’est voué à éduquer et à respecter les animaux... On reçoit 20 000 enfants à Lola dans le cadre d’après-midi vertes. On leur parle de biodiversité.
 
Face à l’augmentation constante de la population des orphelins bonobos de Lola, nous devions mettre en place un programme de réintroduction des bonobos en partenariat avec l’UECI. J’en ai fait un projet pilote avec les autorités et les autochtones.
 
Nous apportons de l’éducation aux enfants, du matériel, de la formation et en contrepartie, ils s’engagent à ne pas chasser les bonobos. On appelle cela de la conservation intégrée.
 
Comment votre travail avec les autorités s’organise-t’il pour la protection des bonobos ?
C’est une jolie vitrine de la conservation pour les autorités, puisque Lola ya bonobo est situé à 30 km de Kinshasa (la Capitale de la RDC). Je ne demande pas d’argent aux autorités, je pense que notre pays à trop de choses à construire pour leur demander de l’argent, nous avons notre propre système de levée de fonds. Je leur demande juste d’appliquer les directives que j’ai données, à savoir d’organiser la confiscation au nom de la loi, et çà ils le font, ils jouent le jeu. Si un enfant qui connaît Lola ya Bonobo appelle pour dénoncer qu’un bonobo est en vente, les autorités arrêteront le propriétaire, le verbaliseront et le bonobo est emmené dans notre parc. Un sanctuaire pour les bonobos permet aussi l’application de la loi. C’est très important çà…
 
 
Pouvez-vous nous en dire plus sur le mode de vie des bonobos ?
 
Les bonobos sont une espèce de singe très particulière, le chimpanzé est le guerrier de la forêt alors que Bonobo est quant à lui le hippie.
 
Le bonobo n’a pas de propriété territoriale et ou de cheptel. Il peut se déplacer de groupe en groupe. Le sexe est le langage de paix des bonobos. Il est utilisé pour apaiser les tensions. Ils partagent volontairement entre eux leur nourriture.
 
C’est une société égalitaire où les femelles règlent le fonctionnement du clan en tempérant l'agressivité naturelle des mâles. Dans le règne animal, le mâle veut souvent conserver le leadership.
Les rivalités entre mâles énervent particulièrement les femelles qui interviennent souvent en groupe pour les sanctionner.
Les mâles régulent eux aussi les rivalités entre les femelles.
C’est extrêmement difficile de relâcher des bonobos.
Ce film est une histoire vraie...
La vie des grands singes interpelle, si nous n’arrivons pas à sauver nos plus proches cousins, l’espèce humaine est sans doute tout simplement en grand danger...
 
 
Quelle est votre opinion et votre vision sur le bio ?
 
Je ne vous cache pas que c’est une problématique très lointaine pour les Congolais mais ils ont tout de même peur de la nourriture importée.
 
Toutefois, les fruits et légumes sont cultivés sans engrais ni pesticide... Par contre quand je viens en Europe, tous ces étals de beaux légumes et fruits, ça me fait flipper !
 
ils sont trop beaux, trop ronds ?
 
Chez nous, il n’y a pas d’engrais, donc tout est bio, ils ne sont pas brillants comme sur les étals en Europe par contre. On dirait qu’il y a une couche de vernis à ongles dessus.
 
Et quand vous venez en Europe ou en France par exemple, est-ce que vous essayez d’acheter des produits bio ?
 
J’ai peur de ce que je mange et je fais en sorte de consommer un maximum de produits bio, j’y crois. Je vais sur un marché bio. Je n’ai pas confiance.
Quand je vois certains reportages sur la pisciculture en masse ou l’élevage de poulets en batterie, ça me fait flipper, je ne veux pas manger çà. Mais bon, on doit aller vivre à la campagne. Mais vous savez quoi, on va finir par manger des pilules, j’en suis sûr ! On va tellement être dégouté de ce qu’on nous fait manger… Si on me donnait le choix entre un poisson élevé dans d’atroces conditions ou une pilule qui à les mêmes apports, je ne sais pas ce que je déciderais, c’est triste à dire, mais c’est peut-être parce que je suis décalée.
Je suis ravi d’avoir 65 ans en tout cas, je sais en même temps que nous sommes la génération qui avons tout cassé, parce que c’est facile de dire à nos enfants maintenant de faire attention.
 
Vous utilisez des cosmétiques bio ?
 
Bizarrement, ça ne m’interpelle pas. On nous bassine tellement avec la recherche, que j’ai plus tendance à faire confiance à une crème de grande marque, qu’une crème à la sauge…
Par contre, je ne veux pas de Parabens ou de sel d’aluminium.
Je suis plus sensible au bio sur la partie alimentaire je pense.
 
On peut aussi avoir peur en se disant qu’une crème qu’on applique, l’organisme l’intègre de la même façon qu’un aliment qu’on mange ?
C’est une bonne question, je suis aussi de la génération à qui on a fait croire que la peau était vraiment étanche et n’absorbait rien.
J’ai l’impression aussi qu’on nous mène un peu en bateau, un coup on nous dit quelque chose, un coup autre chose…
 
Quelle est votre vision de la suite à donner à votre engagement ?
Je suis une bonobote moi, c'est-à-dire que je ne veux pas de conflits. Donc avec les scientifiques qui disaient : « réintroduire des bonobos dans la population sauvage, c’est pas bien… » je trouve ça dommage, parce que c’est la seule espèce où cela va se passer pacifiquement, donc j’ai eu tellement de pression de cette petite poignée de scientifiques, donc j’ai dit « ok », je les remets dans une réserve où ils étaient et où le dernier a été tué il y a 10 ans. Donc il n’y a pas de bonobos sauvages chez moi.
- Moyen terme : …je trouve dommage que les scientifiques m’aient donné des directives aussi strictes pour la réintégration des bonobos dans la nature, donc pour l’instant ils sont réintégrés en milieu sauvage mais contrôlés. Mais depuis 2 ans, tous les bonobos relâchés n’ont jamais été malades, il y a eu des naissances sont en très bonne santé, il y a eu des naissances, ils vont bien, il n’y a pas eu une seule perte. Il y a eu des petits accidents oui, c’est normal ce sont des acrobates. Nous les suivons du matin au soir, donc ils ne seront jamais libres. Pourquoi ? Parce que les scientifiques veulent bien vous donner de l’argent pour un projet pilote, mais ils veulent des données.
Le projet en ce moment, cette semaine, c’est un 2ème relâché. Il sera fait en 3 fois. La vétérinaire que nous voyons dans le film est déjà là-bas en ce moment. Un grand groupe de bonobos sera donc réintroduit dans cette réserve sauvage.
 
 
Avez-vous un message que vous aimeriez transmettre ?
Sur le film, j’aimerais qu’ils retiennent que si on n’arrive pas à sauver les derniers grands singes, on ne sauvera peut-être rien d’autre et qu’un jour on se retrouvera nez à nez avec nous-mêmes sur la planète et là l’homme étant le meilleur des grands singes, mais peut-être qu’il est le meilleur dans le pire, donc ce serait peut-être mieux quand même qu’on essaye de comprendre que la biodiversité c’est un tout, puisque la terre est déjà malade. C’est important, c’est un tout.
 
 
 

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