"Les perturbateurs endocriniens sont des bombes à retardement" : le témoignage de Paul François, agriculteur

Paul François
"Les perturbateurs endocriniens sont de vraies bombes à retardement" : le témoignage fort de Paul François
Par Anaïs Martinez publié le
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Lors du colloque organisé par la Fondation Léa Nature et l’association Générations Futures, qui s’est déroulé en mars 2019, une table ronde portait sur les impacts sanitaires et environnementaux des perturbateurs endocriniens. Paul François, agriculteur céréalier, atteint d’un cancer suite à l’utilisation de pesticides, a livré son amère expérience.

Son combat contre Monsanto

Paul François est un agriculteur céréalier travaillant en Charente (16). En 2004, il est atteint d’une intoxication aiguë violente suite à la manipulation d’un herbicide, le Lasso, commercialisé par la firme Monsanto. En 2005, on lui diagnostique une tumeur de la thyroïde. Mais il faudra attendre cinq ans pour que son cancer soit reconnu maladie professionnelle. En 2011, il crée l’association Phyto-Victimes, dont il est aujourd’hui président, venant en aide aux professionnels victimes des pesticides.

Suite à son intoxication, il a décidé de convertir son exploitation à l’agriculture biologique sur plus de 200 hectares sur 400. Comme il l’explique, l’étude "Agrican" qui évalue la prévalence de cancers en milieu agricole montre que les agriculteurs sont moins malades que la population générale. Or, "les agriculteurs ne représentaient que 46 % du panel d’individus, l’autre partie des personnes travaillaient pour la mutualité agricole ou autre". Depuis, "cette étude a été revue mais elle est encore utilisée par les industriels", soupire-t-il.

"Jamais le nombre de demandes pour l’association n’a été aussi grand"

"Des agriculteurs viennent nous voir, des familles mais aussi ceux qui travaillent dans les espaces verts et des voies ferrées", précise-t-il. "Dans les années 1980, on avait plus de 900 molécules à disposition dans un catalogue. Et souvent dans un produit, il y avait encore 7 % de la composition du produit qui était non connu. Cela représente 12 substances susceptibles d’être nocives".

De rajouter : "Les perturbateurs endocriniens ont un effet différé, ce sont de vraies bombes à retardement", dont il a fait les frais. "Je ne pensais pas qu’on verrait aussi jeunes et aussi vite les conséquences de ces produits. C’est inévitable, il faudra sortir de ces pesticides".

"Dans le milieu agricole, parler des problèmes de santé est tabou. C’est un système auquel on a cru et qui nous rend aujourd’hui malade."

"Jamais le nombre de demandes auprès de l’association n’a été aussi grand, notamment pour des problèmes de fertilité." Un sujet qu’il connaît personnellement. Il raconte que des parents agriculteurs ont vu naître leur enfant avec une atrophie du pénis, il est hermaphrodite. "Il y a des enfants qui naissent avec des malformations, certains développent des tumeurs." Avec émotion, il raconte qu’il a appris récemment qu’une famille a perdu un enfant de 8 mois suite à un cancer.

Une nouvelle catégorie de personnes se tournent vers l’association : "les non-agriculteurs" alors que l’association ne s’adresse normalement qu’aux professionnels. Mais leurs enfants sont aussi concernés. "On se rend compte que les enfants d’agriculteurs peuvent avoir des problèmes de santé, alors qu’ils n’ont rien demandé". Lui-même fils d’agriculteur, il aidait son père à faire les "traitements" : "on ne parlait pas de pesticides” explique-t-il. J’étais avec un fanion dans les champs pour marquer la zone à traiter et mon père passait en tracteur pour répandre les traitements." Pendant ce temps-là, lui n’était pas protégé. Pour lui, c'est aussi le stockage des produits phytosanitaires qui pose souvent problème.

Former les jeunes agriculteurs

La question de la formation des nouveaux agriculteurs a également été soulevée. Dans la profession, les pesticides sont souvent associés à des "médicaments pour les plantes". Point que combat fermement Paul François. "Avec mon association, il y a tout un travail de prévention qui est fait dans les lycées agricoles, c’est une mission du ministère de l’Agriculture. Il ajoute : "on a tendance à penser que la toxicité des produits est derrière nous alors qu’il vient d’un système intensif." Son modèle ? Une exploitation agricole biologique au Canada de plus de 600 hectares. Preuve que le bio à grande échelle est possible !

Pourquoi le passage au bio est-il si long ?

"Si ça se passe bien sur notre exploitation quand on passe au bio, les voisins regardent. Et économiquement le bio c’est mieux. On m’a beaucoup fait remarquer que j’avais tardé avant de me mettre au bio, mais je voulais le faire à mon rythme. Le côté technique me faisait peur. Il y avait toute une réorganisation à faire. Mais j’ai été aidé par la personne qui travaille avec moi et qui me dit tous les jours qu’il ne voudrait pas revenir en arrière. C’est grâce à lui aussi que j’ai pu faire ça."

"On dit aux agriculteurs ‘Vous devez nourrir la planète’ et que le bio est incapable de nourrir la planète. Mais l’agriculture intensive aussi ! Si vous regardez la courbe des rendements depuis 1995, vous remarquerez que les rendements diminuent malgré la chimie, tellement on a épuisé les sols. Et même aux Etats-Unis avec le soja".

Lors du Salon de l’Agriculture 2019, Paul François a entendu une réponse récurrente chez les syndicats agricoles : "Vous voulez revenir en arrière !".  Pour certains, ils prônent un savoir-faire obsolète. S’ils arrêtent la chimie alors les syndicats des salariés agricoles affirment que cela va provoquer des TMS (troubles musculo-squelettiques) aux agriculteurs. Mais pour Paul François, le choix est vite fait : "On préfère avoir des TMS que des cancers", conclut-il.

Photo : Phyto-Victimes

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