Exploitation de migrants et d’enfants : ce que cache la récolte des noisettes pour Ferrero et Nestlé

Exploitation de migrants et d’enfants : ce que cache la récolte des noisettes pour Ferrero et Nestlé
Exploitation de migrants et d’enfants : ce que cache la récolte des noisettes pour Ferrero et Nestlé
Par Elodie-Elsy Moreau publié le
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Une nouvelle ombre au tableau pour Ferrero. Si le Nutella est surtout décrié pour son huile de palme, qui participe massivement à la déforestation, la récolte des noisettes pour la fabrication de la pâte à tartiner Ferrero cache une réalité également édifiante comme le révèle une enquête du New York Times.

Après l’affaire des récoltes de fraises en Espagne et les conditions de travail désastreuses de milliers de femmes marocaines mis en lumière par The Guardian le mois dernier, c’est au tour du New York Times de révéler l’envers du décor des noisetteries turques fournissant les industriels. Celles-ci exploitent, chaque été, des milliers de réfugiés syriens. Ces derniers, qui ont fui la guerre travaillent essentiellement dans l’agriculture, notamment au sein des noisetteries. Près de 70 % des noisettes récoltées dans le monde proviennent de Turquie, générées par 600 000 petites exploitations disséminées à travers le pays. Une grande partie de la marchandise est ensuite acheminée chez les confiseurs bien connus comme Ferrero, Nestlé et la société turque Yildiz qui fabrique les chocolats Godiva. Alors que leurs produits n’ont pas bonne réputation, ils n’ont pas encore révélé tous leurs sombres secrets de fabrication. M. Ibrahim, un ancien chauffeur de taxi dans son pays tente de rester optimiste : "Nous pouvons survivre ici. Nous ne serons jamais des voleurs. Nous n'aurons jamais à mendier dans les rues". Mais la réalité est rude.

Au péril de leur vie…  

Dès les années 1930, la Turquie devient le fleuron de la noisette, grâce à son climat idéal. Le Parti républicain du peuple encourage donc les agriculteurs locaux à planter des noisetiers, à la fois pour relancer l'économie locale et pour réduire les glissements de terrain. Si aujourd’hui, les noisettes ne représentent que 6 % de l’économie du pays, un nombre croissant de travailleurs saisonniers sont des réfugiés syriens. Une population vulnérable face aux dérives des exploitants. Peu ont un permis de travail. Ils n’ont donc pas de protection légale. De plus, ils risquent quotidiennement leur vie.

Bien souvent, les terrains sont extrêmement pentus, voire impraticables. Shakar Rudani, qui a travaillé l'été dernier dans la région de la mer Noire explique que ses fils ont passé la majeure partie de leur temps attachés par des cordes aux rochers, une précaution contre une chute potentiellement fatale. "Le sol est tellement escarpé. Vous ne pouvez jamais vous tenir droit ", explique-t-il. Certaines fermes imposent des journées de travail de 10 heures, 7 jours sur 7. "En six ans de suivi, nous n'avons jamais trouvé en Turquie une seule exploitation de noisetiers dans laquelle toutes les normes du travail décent étaient respectées. Pas une.", souligne Richa Mittal, directrice de l'innovation et de la recherche de la Fair Labor Association, qui a effectué un travail de terrain sur le marché turc.

Si les noisettes de Turquie rapportent environ 1,8 milliard de dollars par an, les exploitations ont du mal à être rentables. Les programmes d’aide ont été progressivement supprimés. Les terrains accidentés rendent presque impossible la mécanisation de la récolte, et il n’est pas rare que les agriculteurs y laissent leur vie.

… pour un salaire de misère

La récolte des noisettes est essentiellement divisée en deux tâches : la collecte et le transport. Les collecteurs attrapent et ensachent des noix, tandis que les seconds transportent les sacs d'environ 110 livres chacun dans des montagnes et sur des camions. Et tout cela pour un maigre salaire. Shakar Rudani explique qu’il a gagné 10 dollars par jour, soit la moitié du prix promis par l’intermédiaire qui lui avait proposé le poste. "Nous en avons fait juste assez pour couvrir les frais d’arrivée et de retour", explique-t-il. 

Plus nos frais de subsistance. Nous sommes revenus sans rien."

Le salaire minimum ne permet pas à une famille de vivre au-dessus du seuil de pauvreté du pays. Et c’est sans compter la part empochée par les intermédiaires, qui relient les travailleurs aux exploitations agricoles. Ces derniers usent de leur pouvoir sur les réfugiés.  Ainsi, les Syriens sont généralement payés sous forme de montants forfaitaires en fin de récolte. Il y a également ceux qui volent les travailleurs. Ismail Sulman, l'un des cousins ​​de M. Rudani, explique qu'après avoir travaillé tout un été avec huit de ses enfants, l’intermédiaire lui a pris 3 000 livres turques supplémentaires, soit environ 560 dollars, sur les 20 000 prévus initialement. "Nous n’avions pas de contrat", a déclaré M. Sulman, "nous ne pouvions donc pas porter plainte contre la police".

La ville d’Akcakale située à la frontière turco-syrienne abrite des dizaines d'intermédiaires. L'un d'eux, Ibrahim Ergun, confie à The New York Times qu’il fait ce métier depuis dix ans. "La plupart des intermédiaires prennent de l'argent et ne donnent pas de droits à leurs travailleurs", avoue-t-il. Compte tenu des maigres revenus qu’ils gagnent, beaucoup de réfugiés syriens vivant de l’agriculture dans les cultures turques y envoient également leurs enfants. Un fléau que le gouvernement tente d’éradiquer. Néanmoins, la surveillance accrue des fermes de noisettes est un objectif extrêmement difficile à atteindre car elles sont nombreuses et indépendantes.

La responsabilité de Ferrero et Nestlé

Si d’autres pays tentent de renforcer leur production de noisettes, la Turquie reste la plaque tournante de ce commerce. Mais se fournir là-bas signifie soutenir une culture qui présente des défauts humanitaires criants, indique The New York Times. Le Code du travail turc ne s’applique pas aux entreprises agricoles de moins de 50 employés. De ce fait, la surveillance des exploitations incombe en grande partie aux entreprises de confiserie. Ferrero, qui achète un tiers des noisettes de Turquie, affirme qu'elle multiple les efforts visant à interdire le travail des enfants et à fixer des normes de salaire et de sécurité. "Ferrero est déterminée à fournir à sa population des conditions de travail sûres et décentes. (…) Nous demandons à nos agriculteurs indépendants de faire de même ", a expliqué par mail une porte-parole de la marque.

Un sondage réalisé en 2017 par la Fair Labor Association donne une idée de la chaîne d’approvisionnement de Nestlé grâce à sa collaboration à un programme pilote de 31 mois parrainé par le Department of Labor des États-Unis. Selon ses chiffres, 72 % des travailleurs avaient à peine assez d'argent pour s'en sortir. De plus, 99 % ont déclaré travailler sept jours sur sept et les problèmes liés au travail des enfants se sont détériorés au cours de l'année précédente en raison de la guerre en Syrie.


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