Cancer, diabète, problèmes cardio-vasculaires… Comment les industriels nous rendent malades !

aliments ultratransformés
aliments ultratransformés : les industriels nous rendent malades
© Stocklib
Par Charlotte Vierne publié le
Journaliste indépendante
En collaboration avec Mélissa Mialon, chercheuse en santé publique
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Sommes-nous en proie à une véritable épidémie industrielle ? Alors que plus de 71 % des décès dans le monde sont aujourd’hui attribués aux maladies non transmissibles (MNT) dont le principal facteur de risque est la consommation d’alcool, de tabac et d’aliments ultra-transformés (AUT), quelle est la part de responsabilité de l’industrie dans cette hécatombe ?

Dans quelle mesure les industriels sont-ils responsables du nombre exponentiel des maladies non transmissibles (MNT) ? C’est là tout l’objet du vaste travail d’investigation mené par la chercheuse en santé publique, Mélissa Mialon. Et ses conclusions sont édifiantes ! Nous faisons aujourd’hui les frais d’une véritable épidémie industrielle entièrement provoquée par les géants de l’agroalimentaire, de l’alcool et du tabac qui, en diffusant tous azimuts leurs produits ultra-transformés de par le monde, ont érigé les maladies non transmissibles telles que le diabète, le cancer et les maladies cardio-vasculaires au rang de première cause de mortalité à l’échelle de la planète.

L’ultra-transformation, tueuse en série

Touchant principalement les populations les plus vulnérables, les MNT ont vu leur incidence littéralement exploser avec l’avènement de la mondialisation signant le coup d’envoi de l’ère de l’ultra-transformation. Véritables mines d’or pour les industriels et donc la « Big Food & Cie », comme l’a baptisée Mélissa Mialon, les produits ultra-transformés représentent plus de 80 % de l’offre alimentaire en supermarché.

Particulièrement rentables, ils sont simples à conserver (sodas, plats préparés), faciles à transporter (gâteaux, bonbons), et fabriqués à bas coûts. Revers de la médaille : ces produits sont bourrés d’édulcorants et d’additifs ! Outre leurs effets des plus délétères pour la santé, leur production génère énormément de pollution (utilisation de pesticides, longs trajets de transports...) et participe largement au phénomène de changement climatique affectant notre planète. Pourtant et malgré les connaissances scientifiques nous permettant aujourd’hui de les pointer du doigt, un décalage subsiste entre leur dangerosité et la mise en œuvre des politiques publiques qui permettraient de protéger efficacement les populations. Et ce décalage est d’autant plus facilement constaté que les industriels sont passés maîtres dans la mise en œuvre de stratégies visant à promouvoir leur consommation et à dissimuler leur dangerosité.

Le marketing et les pratiques commerciales agressives

Parmi elles, le marketing et les pratiques commerciales agressives dont le supermarché est l’un des terrains de jeu de prédilection : aujourd’hui première source d’approvisionnement alimentaire, "le supermarché, loin de limiter nos besoins prédéfinis à des produits que nous connaissons déjà, nous pousse sans cesse à en acheter de nouveaux." Comment ? Par l’utilisation du charriots d’abord, contribuant à rendre nos courses moins lourdes et par les changements incessants affectant l’agencement des magasins ensuite, nous incitant à remplir notre panier avec toujours davantage de nouveaux produits de plus ou moins bonne qualité. Et ce n’est pas tout, les grandes surfaces, nous apprend Mélissa Mialon, excellent dans la diffusion de musique ou la vaporisation d’odeurs nous prédisposant à consommer. Et, à grand renfort de publicité, la Big food & cie a également trouvé le moyen de nous pousser à mal consommer, avant même de nous rendre en magasin. Une étude a à cet égard démontré "l’appétence de populations vulnérables telles que les enfants pour des aliments qui leurs sont présentés dans un emballage McDonald’s, même quand il s’agit de carotte ! ".

 Au-delà de la publicité, le marketing use également de techniques de pointe, moins connues du grand public et néanmoins redoutables telles que l’advergaming (ou jeu vidéo publicitaire dans lequel l’industriel glisse subrepticement des éléments maison tels que son logo par exemple) ou le placement de produits dans les films. Des méthodes pour le moins discutables menant parfois à de véritables catastrophes : "les substituts de lait maternel, produits ultra-transformés, diffusés dans les années 1970 par l’entreprise Nestlé furent ainsi responsable de la mort de milliers de nourrissons !". Et, la manipulation ne s’arrête pas là : au marketing, il faut également ajouter des pratiques d’entreprises et politiques pour le moins douteuses.

Pratiques d’entreprises et pratiques politiques

Au premier rang des pratiques d’entreprises, on compte la « gestion de coalition » consistant à tisser du lien avec différents groupes de façon à obtenir leur soutien et leur faveur. Ainsi, en France, Carrefour, Lidl, Danone, Findus mais aussi Coca-Cola, tous partenaires des Restos du Cœur, y procède à une distribution de leur produits ultra-transformés sous couvert de charité. "Pour les industriels qui ne donnent jamais rien gracieusement, il y a alors l’idée, derrière la générosité, de se forger une bonne image, non seulement auprès des personnes soutenues mais également du grand public et des instances politiques." Dans la même veine, et alors que l’alcool constitue un risque majeur de développer un cancer du sein, les industriels épousent la cause et sponsorisent toutes sortes de campagnes. "En France, par exemple, un vendeur de vin surfant sur Octobre rose, incite à boire en promettant de reverser une partie du prix de ses bouteilles de rosé à des institutions telles que la Ligue contre le cancer ! ", s’indigne Mélissa Mialon. Quant à Kinder qui soutien les colonies de vacances du Secours populaire, ce sponsoring lui permet de "distribuer aux enfants défavorisés des chocolats Kinder, produits ultra-transformés, à l’heure du goûter".

Également pointée du doigt, la gestion interne des coalitions permettant à des entreprises comme Coca Cola et PepsiCo de s’entendre, bien qu’elles soient concurrentes, lorsque certains problèmes concernant leur secteur les menacent. "Ainsi Coca-Cola et PepsiCo font partie de l’International Food and Beverage Alliance créée en 2008, au moment ou certains gouvernements et l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) ont commencé à discuter d’une nouvelle loi pour réguler l’offre alimentaire ."

Influence et manipulation de la recherche scientifique

Plus édifiante encore, est l’influence et la manipulation de la recherche par les mastodontes de la Big Food & Cie. "Les industriels, explique Mélissa Mialon, créent des groupes scientifiques qui semblent indépendants à des fins d’influence de la science et de l’information : pour détourner l’attention de la cigarette, les cigarettiers ont ainsi financé des recherches sur l’amiante." Et le phénomène a pris une telle ampleur que, dans les revues scientifiques les plus prestigieuses en nutrition, pas moins de 13 % des articles publiés émanent de l’industrie agroalimentaire via le financement ou la participation d’auteurs employés par des industriels du secteur.

Une situation d’autant plus préoccupante que, nous l’aurons compris, "il devient très compliqué quand on a reçu des financements et quand notre domaine d’activité survit en partie grâce à eux de critiquer l’entreprise à l’origine du financement. Tout cela créé de la distorsion d’information d’autant plus délétère que les décideurs ne font pas toujours attention aux sources de financement des études". Et les industriels financent également des études pour promouvoir leurs produits ultra-transformés. "En 2002, Nestlé finançait notamment l’une des plus grosses études sur l’alimentation des bébés : elle concluait qu’un grand nombre de nourrissons étaient carencés en certains minéraux. Or, l’entreprise propose justement des produits enrichis en ces minéraux et cette étude, reprise par l’Académie américaine de pédiatrie a permis à Nestlé d’avancer, dans ses publicités que ses aliments enrichis en minéraux répondaient au recommandation de l’AAP."

A ces pratiques s’ajoute encore le lobbying, plus difficile à prouver mais pourtant bel et bien à l’œuvre et permettant aux industriels d’éviter des taxes ou des lois trop contraignantes. Pour ce faire, l’industrie n’hésite pas à plaider la cause de son rôle cruciale pour l’économie auprès des décideurs. Elle fournit également des dons financiers aux partis politiques et pratique des stratégies de substitution (proposition de codes de conduites volontaires ou promotion de l’autoréglementation) lorsque la perspective d’une loi contraignante la menace. Nul doute donc qu’il faudrait militer pour une meilleure divulgation des sources de financement de l’industrie destinées à la recherche mais également aux groupes communautaires ou aux partis politiques.

Pour en savoir plus : Mélissa Mialon, Big Food & Cie, éditions Thierry Souccar, 2021.